Pourquoi sommes-nous attirés par ce qui nous fait du mal
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Article de Roi Tzur -Travailleur social clinicien et Psychothérapeute, écrivain et conférencier.
Traduction depuis l’hébreu - Yael E Kerpel et IA

Le terme « lien traumatique » (trauma bond) désigne un phénomène de répétition inconsciente, nous reproduisons à l’âge adulte des schémas relationnels précoces qui nous ont autrefois blessés. L’un des signes les plus fréquents d’un traumatisme vécu dans l’enfance est l’attirance, à l’âge adulte, pour des personnes difficiles qui rappellent, d’une manière ou d’une autre, les figures importantes de notre enfance. Nous essayons alors de les transformer en personnes capables de nous aimer et de nous traiter comme nous l’aurions souhaité.
Cela peut se manifester, par exemple, dans une relation entre une personne peu empathique, peu capable d’introspection ou de remise en question (notamment avec des traits narcissiques), et une personne très empathique, soucieuse de plaire et de prendre soin des autres. Cela peut également concerner des couples où les besoins d’intimité sont très différents, comme entre une personne à l’attachement évitant et une personne à l’attachement anxieux.
Les relations toxiques se caractérisent souvent par une alternance entre des moments de proximité intense, de connexion profonde et passionnée, et des périodes de rejet, de colère, de manipulation ou de gaslighting.
Une relation toxique ressemble à un courant marin qui vous entraîne vers le large, même lorsque vous essayez de vous en éloigner, il continue de vous aspirer. Les comportements blessants vous poussent à vouloir partir, mais la culpabilité et la peur de perdre les bons moments vous maintiennent prisonnier de cette dynamique.
Le mot « traumatisme » est généralement réservé à des événements exceptionnels comme les guerres ou les catastrophes. Pourtant, dans le domaine relationnel, il désigne aussi la construction de schémas d’attachement dysfonctionnels dans le lien avec les parents. Grandir auprès d’un parent émotionnellement indisponible signifie souvent vivre dans une alternance permanente entre chaleur et froideur, cohérence et incohérence, proximité et distance. L’enfant apprend alors que l’amour est conditionnel, qu’il doit être mérité.
Le parent peine à reconnaître son enfant comme un être distinct, avec ses propres besoins et sa propre personnalité. L’enfant, de son côté, fait tout son possible pour obtenir son amour et son approbation, quel qu’en soit le prix. Comme il ne peut pas se séparer de ses parents — puisqu’il dépend d’eux pour survivre — il apprend à justifier et à normaliser les comportements blessants. Il retourne la faute contre lui-même, minimise ses propres besoins, idéalise ses parents et éprouve des difficultés à poser des limites ou à construire une identité autonome. Lorsqu’il ose s’affirmer, il peut ressentir une forte culpabilité, comme s’il avait blessé son parent, et craindre d’être puni, humilié ou abandonné.
Les parents peuvent blesser leurs enfants de nombreuses façons, par le silence, la culpabilisation, la victimisation ou l’humiliation. Il se crée alors une inversion des rôles, l’enfant devient celui qui prend soin du parent, qui doit s’adapter à ses besoins émotionnels tout en étouffant les siens. Une enfance traumatique implique souvent des efforts constants pour « lire » l’état du parent afin de comprendre comment obtenir son affection, ainsi qu’un sentiment chronique de culpabilité et de honte.
L’enfant finit par intégrer l’idée que les hauts et les bas, la proximité et l’éloignement, la tendresse et le rejet font naturellement partie de toute relation amoureuse. À l’âge adulte, une relation stable dans laquelle il est aimé tel qu’il est peut lui sembler fade, ennuyeuse ou dépourvue d’alchimie. C’est ainsi que naît l’attirance pour des personnes difficiles ou toxiques, qui activent son système nerveux de manière familière. Il peut alors éprouver la sensation physique et émotionnelle de ne pas pouvoir vivre sans cette personne, même lorsque tout lui indique rationnellement que la relation lui est néfaste. L’idée de rompre ou de perdre l’autre provoque anxiété et culpabilité, rendant la séparation extrêmement difficile.
Dans une relation saine, le système nerveux devrait se sentir apaisé et en sécurité. L’attirance traumatique, au contraire, repose sur la vigilance plutôt que sur la sérénité, sur la confusion plutôt que sur la clarté, sur le rejet de certaines parties de soi plutôt que sur l’acceptation de soi. Elle reflète un système psychique déséquilibré qui revient sans cesse vers ce qui l’active, plutôt que vers ce qui lui fait du bien.
Lorsque nous ne sommes attirés que par les personnes qui déclenchent chez nous cette activation émotionnelle familière, nous pouvons rejeter celles qui nous conviendraient réellement, simplement parce qu’elles ne produisent pas cette sensation d’« amour » associée à l’effort, à l’incertitude et à la quête permanente d’approbation.
Cette dynamique apparaît fréquemment en thérapie. Un homme me raconte que toutes ses relations se sont terminées parce que ses compagnes l’ont quitté, sauf une, celle qu’il a lui-même rompue avant de commencer sa thérapie.
« Je me suis ennuyé », dit-il avec désespoir. « Dans toutes mes relations précédentes, je me sentais vivant. Il y avait du suspense, je ne savais jamais où j’en étais, je devais courir après elles. Les hommes ont besoin de chasser, tu sais. »
La femme qu’il avait quittée ne jouait aucun jeu, savait ce qu’elle voulait, n’était pas centrée sur elle-même et lui procurait un sentiment de sécurité. Il avait interprété cette sécurité comme de l’ennui.
Une autre femme décrit sa relation actuelle: « Je suis amoureuse de lui, mais chaque fois que nous essayons de parler de quelque chose de difficile, lorsque je tente de m’exprimer ou de me montrer vulnérable, j’ai l’impression de me heurter à un mur. Même après une dispute, il ne vient jamais me parler de lui-même. C’est toujours à moi d’initier la discussion. Et quand nous parlons enfin, cela finit presque toujours en dispute. Il retourne les choses contre moi, me dit que j’exagère et que je fais toute une histoire pour rien. »
Cette femme cherchait à offrir à son partenaire l’amour inconditionnel qu’elle n’avait pas reçu dans son enfance, dans l’espoir d’obtenir le même en retour. Lorsqu’elle ne recevait que quelques « miettes » d’attention, ses mécanismes d’adaptation ne la poussaient pas à partir ; au contraire, ils la poussaient à faire davantage d’efforts pour réparer la relation et « sauver » son partenaire. Peu à peu, elle a pris sur elle l’essentiel de la responsabilité, cherché à satisfaire l’autre à tout prix, douté de ses propres ressentis (« Peut-être que j’exagère vraiment ? »), refoulé ses émotions pour préserver la paix du couple, accepté une communication très limitée et nié le fait qu’elle ne se sentait ni heureuse ni en sécurité dans cette relation, malgré son amour.
Une relation fondée sur un lien traumatique ne se caractérise pas seulement par l’intensité émotionnelle. Elle repose surtout sur un mécanisme central - le renforcement intermittent. Les moments de chaleur, de proximité et de validation alternent avec des périodes de distance, de silence, de reproches et de colère. Cette incohérence entretient une forte activation émotionnelle, un état de tension permanent et une grande confusion. On ne sait jamais vraiment où l’on en est.
Lorsque l’autre oscille sans cesse entre rapprochement et rejet, nous nous retrouvons à lutter constamment pour retrouver les moments agréables. C’est ainsi qu’apparaît une profonde dépendance affective, dans laquelle l’espoir et le désespoir deviennent indissociables.
Les machines à sous de Las Vegas illustrent parfaitement ce phénomène. Nous jouons parce que nous espérons gagner le jackpot. Comme cette possibilité est très faible, un peu comme la probabilité qu’une relation traumatique se transforme réellement, la machine nous maintient dans le jeu grâce à de petites récompenses aléatoires : un dollar gagné, un presque-gain, puis quelques dollars supplémentaires. Une relation traumatique fonctionne de la même manière. Au moment où vous êtes sur le point de partir, quelque chose de positif se produit, vous amenant à douter de vous-même et à penser que le problème vient peut-être de vous.
Après avoir bouleversé votre monde, ce type de partenaire cherche généralement à revenir à la normale le plus rapidement possible. Il peut minimiser ce qu’il a fait, remettre en question votre perception de la réalité, présenter votre réaction comme excessive, vous convaincre que tout est de votre faute ou détourner l’attention vers vos défauts. Si cela ne fonctionne pas, il peut adopter une autre stratégie : se poser en victime, supplier ou montrer une version particulièrement aimante de lui-même pour vous reconquérir.
Il est toutefois important de comprendre que cette souffrance n’est pas nécessairement liée à un véritable remords ou à de l’empathie. La douleur ne vient pas de la blessure qu’il vous a infligée, mais de la peur de vous perdre et de perdre ce que vous lui apportez. C’est une souffrance tournée vers lui-même, et non vers vous.
Le lien traumatique présente trois caractéristiques majeures :
Il génère une profonde honte et fragilise l’estime de soi ainsi que l’identité.
Il érode la confiance en son intuition et en sa perception de la réalité.
Il pousse au renoncement à soi-même, notamment à travers une utilisation excessive ou détournée de l’empathie.
Le traumatisme et la honte vont souvent de pair. Nous développons la conviction que nous ne méritons pas l’amour, ou que nous ne le méritons qu’à certaines conditions : si nous faisons plaisir, si nous poursuivons l’autre ou si nous nous effaçons. Lorsque nous ne nous aimons pas nous-mêmes et ne nous sentons pas dignes d’amour, nous risquons d’être attirés par des personnes qui nous font nous sentir seuls, anxieux, invisibles, vides ou insuffisants.
Les relations toxiques ne se distinguent pas seulement par leur intensité émotionnelle, mais aussi par une insécurité permanente, une anxiété chronique, un épuisement profond et une faim affective jamais rassasiée. Une relation saine devrait nous faire sentir aimés, écoutés, respectés et en sécurité. Si vous devez supplier pour obtenir du respect, de la communication ou de la proximité, ce n’est pas de l’amour. L’amour n’est pas censé faire souffrir, vider de son énergie ou épuiser. Et si une relation détruit régulièrement votre paix intérieure, il est probable qu’il ne s’agisse pas d’amour, même si une partie de vous en est convaincue.
Les enfants ayant vécu des traumatismes dirigent souvent leurs critiques contre eux-mêmes plutôt que contre leurs parents. Devenus adultes, ils peinent à faire confiance à leurs émotions et perdent progressivement la capacité de distinguer ce qu’ils ressentent réellement de ce qu’on leur dit qu’ils devraient ressentir.
C’est là qu’intervient le gaslighting, non seulement comme comportement manipulatoire venant de l’autre, mais aussi comme processus intérieur. Des phrases comme « tu exagères », « tu es trop sensible » ou « ce n’est pas mon problème, c’est le tien » finissent par s’infiltrer profondément. Elles ébranlent le sentiment de réalité et créent une rupture entre la personne et sa propre expérience. Plus la voix intérieure s’affaiblit, plus la dépendance à la voix extérieure grandit, même lorsque celle-ci est maltraitante.
Le traumatisme de l’enfance nous pousse souvent à nous abandonner nous-mêmes, trahir nos émotions, minimiser nos besoins, chercher constamment à plaire ou fermer les yeux sur ce qui nous fait souffrir. L’une des manifestations les plus fréquentes de cet abandon de soi est l’usage excessif de l’empathie. Grandir auprès d’un parent émotionnellement indisponible conduit souvent à développer une hypersensibilité aux besoins et aux états émotionnels des autres.
L’empathie est une qualité précieuse. Mais lorsqu’elle est guidée par la peur, elle peut devenir un moyen de nous éloigner de nous-mêmes. Au lieu d’être un pont vers l’autre, elle devient une façon d’ignorer ce que nous savons déjà au fond de nous. Comprendre sans cesse les comportements blessants de l’autre, au lieu de poser des limites ou d’avoir une conversation difficile, rend la décision de partir beaucoup plus difficile.
Nous continuons parfois à nous accrocher à des personnes indisponibles, inadaptées ou incapables de nous aimer sainement, dans l’espoir qu’elles changent. Nous nous attachons alors à un potentiel imaginaire plutôt qu’à la réalité.
Et souvent, au fond de nous, nous savons déjà. Pas forcément à travers une réflexion claire, mais à travers une sensation, une lourdeur, une confusion, une fatigue ou ce malaise discret qui revient sans cesse.
La véritable question n’est pas seulement ce qui se passe dans la relation, mais aussi notre capacité à écouter ce qui se passe en nous.
Demandez-vous :
Cette relation répond-elle à mes besoins profonds ?
Est-ce que je m’y sens aimé(e), vu(e), respecté(e) et en sécurité ?
Est-ce qu’elle me rend réellement heureux(se) et serein(e) ?
Ne faites pas de concessions à des personnes dont vous savez profondément qu’elles ne sont pas faites pour vous, et pour lesquelles vous êtes obligé de vous plier, de vous réduire ou de vous renier.
Cessez de lutter contre ce que votre corps tente de vous dire. Cessez de vous sous estimer. Cessez d’étouffer votre voix intérieure. Et ne vous contentez jamais de moins que ce que vous méritez réellement.
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